Echec total du tout sécuritaire
Aux grands maux les petits discours
A force de provoquer une frange de la population pour épater la galerie frontiste, Nicolas Sarkozy a fini par user les patiences. La mort des deux adolescents de Clichy a servi de détonateur à la fronde sociale. Et voilà que le pyromane se retrouve aujourd’hui…sur le grill, sans renier son discours inflammable. Stratégie absurde et posture condamnable.
1400 voitures sont parties en fumée cette nuit encore tandis que les affrontements entre la police et des jeunes des cités prennent une tournure inquiétante. Onze jours d’incidents majeurs, des incendies, des villes en état de siège et toujours pas l’amorce du moindre dialogue de la part des autorités. A la désespérance des uns, aux crédits des associations amputés, au social complètement ignoré, l’Etat policier voulu et mis en scène par le Maire de Neuilly, ne peut proposer que davantage de policiers et de CRS. Un engrenage et une impasse.
Trois années de tout répressif et une police au cœur du système politique et idéologique pour aboutir aux évènements graves qui secouent la France, belle démonstration. Echec sur toute la ligne, les mats n’ont plus envie de jouer au chat et à la souris. La police est complètement dépassée par la contagion de la colère et l’expression brutale d’un ras le bol longtemps contenu. Telle une tragédie antique, la révolte des esclaves menace d’emporter les empereurs de salon et les petits penseurs férus de stratégie et de manipulation d’opinion.

Au chômage généralisé et à la crise économique qui touchent durement les quartiers dits « défavorisés » du fait de leur coloration sociologique et de la discrimination, l’Etat, que Sarkozy a phagocyté par son agitation compulsive, a répondu par de l’intimidation, du harcèlement policier, des provocations verbales (« karcher », « racaille » et tout l’arsenal du coq de la basse-cour) et une absence totale de diplomatie.
A la mort des deux adolescents à Clichy, des footballeurs en herbe fuyant cette horde en uniforme qui est censée les protéger, au jet de grenades sur une mosquée en prière, le ministre de l’intérieur a préféré l’arrogance, le mensonge et le déni avant de botter en touche. Ni excuses, ni regrets mais le souci constant de protéger son meilleur vivier électoral, la police. A force de s’appuyer justement sur le levier « police » pour illustrer et mettre en pratique son idéologie (en résumé, faire du Le Pen pour éviter à ce dernier de lui piquer sa place en 2007), on est en droit de se demander aujourd’hui, si nous sommes gouvernés par un état policier qui aurait pris en otage et au mot, son plus fidèle propagandiste.
Dans une République à la lourde atmosphère de fin de règne, dans une ambiance de casse sociale à un rythme industriel, de précarité revendiquée par le tout puissant MEDEF, il ne reste semble-t-il comme colonne vertébrale, qu’un seul corps d’état, choyé et bichonné, la Police avec un chef d’orchestre énervé. Malheureusement, il se trouve également que les meilleurs « clients » de cette coalition, ceux qui font les frais de ce virage républicain, sont également ceux qui sont le plus durement atteints par le malaise économique et une crise identitaire. Sonnés par le cumul des "galères", ils n’en demandaient pas tant. Etincelle.
Erreur stratégique majeure du grand ordonnateur. A force de désigner à chaque fois les mêmes cibles, banlieues, immigration et délinquance qui se mêlent pour ne plus se démêler, notre ministre de l’Ordre a fini par semer le chaos le plus total, allumant un incendie dans les bas-fonds de la société, avec des flammes qui chatouillent désormais les lambris dorés des « décideurs ». N’ayant plus rien à perdre, les têtes de turc (et d’arabe), de jeunes français, rappelons-le, ont rué dans les brancards, comme leurs aînés (il n’y a pas si longtemps) mais avec une violence toute actuelle, celle du système qui les exclut.
« La source des maux est l'impossibilité pratique, pour nombre de jeunes, de trouver à employer dans l'économie officielle, leurs forces, leurs talents, leurs ardeurs. (...) On ne boucle pas durablement et impunément une partie de la population d'un pays derrière les barrières de l'ennui, de la non-insertion et du mépris vaguement teinté de soutien social (...). » assène très justement Bruno Frappat (La Croix) dans un édito remarquable.

Toute violence est bien évidemment à blâmer, encore faut-il qu’il existe un moyen de revendication crédible, qui puisse être entendu. La dernière manifestation de grande ampleur, celle 4 octobre, résonne encore sur les pavés dans le silence méprisant du gouvernement en retour. Elle était pacifique, sectorielle et syndicale. Inutile donc d’écouter le message qu’un million de poitrines clamait.
Etat autiste, état démembré au gré des virages sémantiques de l’agitateur principal qui passe du droit de vote des immigrés à la discrimination positive avant de revenir par la case police pour retomber dans l’invective méprisante. Valse des contradictions, ballet de mots et de discours, petites phrases insidieuses et effets d’annonces sur-médiatisées ont fini par mettre à genoux une partie de la France épuisée par cette folle farandole, comme un film muet de la grande époque aux courses poursuites effrénées.
Les jeunes français des cités ont sifflé la fin de la partie de chasse lorsque le gibier, tel un fugitif, ne s’est pas réfugié dans une église ou une mosquée parfumée au lacrymogène, ne s’est pas non plus réfugié dans un commissariat (et pour cause), mais a préféré franchir le mur de trop, celui d’un générateur électrique. Et là, l’étincelle était garantie.
Complot des barbus comme on a essayé dangereusement de nous le vendre (Al Quaeda à toutes les sauces !) ? Que nenni ! Des dealers dérangés par la magnifique efficacité (les chiffres sont contradictoires) des différents corps répressifs comme l’on susurré perfidement certains élus UMP ? Encore un amalgame malheureux et une récupération ! Le seul carburant qui allume une fièvre pareille est connu depuis bien longtemps, c’est celui là même qui a nourri les accélérations de l’histoire, les révolutions et les jacqueries, il se nomme l’injustice.
En guise de conclusion, le DJ ne résiste pas à l’envie de reproduire cet extrait d’un cruel édito de Francis Brochet (LE PROGRES) : « Qui a écrit : 'Dans les banlieues déshéritées, règne une terreur molle. Quand trop de jeunes ne voient poindre que le chômage ou des petits stages au terme d'études incertaines, ils finissent par se révolter. Pour l'heure, l'État s'efforce de maintenir l'ordre et le traitement social du chômage évite le pire. Mais jusqu'à quand ? Aucun désordre n'est à exclure quand les rapports sociaux se tendent. Ne laissons pas notre pays éclater en classes et en castes, avec des dignitaires arrogants, des parias désespérés et un peuple déresponsabilisé'. Alors, qui ? Jacques Chirac, en janvier 1995, dans 'La France pour tous'. On aurait dû l'élire Président, on n'en serait sûrement pas là. ».
Liens :
Editos compilés par le Nouvel Observateur :
Banlieues: "un lien incontestable" avec la manifestation du 19 novembre
"Notre stratégie est la bonne", par Nicolas Sarkozy
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CC Jung
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