Epidermiques
De bonne et de mauvaise foi
La flambée de violence qui embrase le Moyen-Orient au prétexte de mauvaises caricatures, est le signe d’une certaine exaspération du monde arabe mis sous pression depuis le 11 septembre. L’important n’est pas la pertinence du propos ou la liberté d’expression mais la question du timing. Des gestes insignifiants ou maladroits suffisent parfois à déclencher des polémiques et des réactions épidermiques démesurées si l’on ne tient pas compte du contexte préalable.
Cela ressemble à une spirale infernale, à une noria destructrice et à un piège à collet. Quoique fasse la rue arabe tout à son émotivité, elle sera perçue par le prisme déformant de l’actualité, ce formatage insidieux des opinions qui s’imaginent libres. Une foule en colère qui défile dans les rues de Gaza sera associée à un hétéroclite défilé de kamikazes en goguette, un saccage en règle d’une annexe diplomatique à Beyrouth sera interprété comme un acte de sauvagerie manifeste et le signe évident d’une intolérance. Un début d'émeute en Egypte suite au naufrage d’un ferry avec son cortège de pleureuses sincères, d’hommes en colère et de militaires casqués suffira à clore le débat sur d’hâtives conclusions quant à l’excitation des uns et l’outrance vindicative des autres. Autant de causes et de conséquences différentes pour un résultat similaire, la colère bruyante d’une foule et le fantasme de la barbarie supposée des musulmans ici illustrée.
On oublie comme souvent de regarder du côté de chez soi, pas très loin, là où les exemples d’intolérance pullulent dans tous les éditos de prétendus intellectuels, dans les arrières-cours intégristes des catholiques et les discours des politiques, chez nous... Il serait fastidieux de rappeler l’incendie d’un cinéma à…Paris pour la projection de la « Dernière tentation du Christ », les publicités interdites quand elles faisaient référence à des épisodes bibliques, les soupes au porc pour les SDF à Nice, les envolées lyriques et ethniques de Finkielkraut, de Raoult et de Vanneste pour nous contraindre à un minimum de recul, en se gardant de donner des leçons et de pointer du doigt telle ou telle communauté pour sa virulence. Il serait sans doute utile de rappeler les dérapages quotidiens des catholiques évangélistes aux USA qui abattent les obstétriciens qui pratiquent l’avortement, qui tentent d’interdire l’enseignement des théories de l’évolution et attendent avec une inquiétante impatience, les signes de la fin du monde, l’Armageddon. Autant de piqûres de rappel pour comprendre que la folie est partagée, que la religion est utilisée par tous les démagogues du monde et que personne n’est à l’abri de cette fièvre, de cette épidémie et de cette traînée de poudre sacrée.

Autant d’agressions insidieuses ou directes
Il convient également de remettre en perspectives le contexte et l’actualité pour comprendre cette propagation assez aberrante de l’indignation dans le monde arabe pour des caricatures insignifiantes parce que grossières, sans humour, sans ironie et sans génie. Il faut convenir que le monde arabe est mis à rude épreuve depuis un certain 11 septembre, accusé de tous les maux de la planète, de terrorisme quasi congénital, d’extrémisme et de tant d’autres tares infamantes. Que les musulmans sont mis à l’index un peu partout dans le monde comme un troupeau de pestiférés, que la plaie palestinienne suppure encore et toujours, que l’Irak est occupée, que la Syrie est déstabilisée tout comme le Liban, que l’Iran subit les foudres de la propagande et y répond maladroitement en s’enfonçant dans un dialogue de sourds, que Guantanamo demeure le symbole même d’un camps de concentration remis au goût du jour, que les minorités islamiques en Occident sont régulièrement stigmatisées. Autant d’agressions insidieuses ou directes qui ont poussé le citoyen arabe ordinaire dans les derniers retranchements, dans cette ombre peureuse et humiliante où prospèrent les intégristes et les manipulateurs. Le sentiment de ras-le-bol généralisé ne demandait qu’une allumette distraite pour se transformer en une fournaise de revendications bruyantes, de sentiments de revanche et de dignité retrouvée exprimés avec la véhémence des désirs trop longtemps contenus.
Il faut dire également pour parfaire cette analyse sommaire et subjective, que nos gestes et nos actes risquent fort de provoquer des effets inattendus dans un contexte de surchauffe et de débordements. L’enfer est pavé de bonnes intentions dit-on mais il y a des dallages qu’il faudrait sans doute éviter de poser un peu partout. Que le droit à l’expression et la caricature soit de bon aloi dans les colonnes de nos journaux, personne ne le conteste sérieusement mais il faudrait appliquer un principe de précaution lorsque l’on s’empare de sujets sensibles, en tenant compte de l’actualité. Une blague sur le prophète, juif ou arabe, sera perçu automatiquement comme une provocation de trop pour les uns et les autres. Imagine-t-on de même un dessin parodiant le peuple juif et les sursauts d’horreur et d’indignation qu’il susciterait immédiatement dans le monde entier. Normal vu le vécu et le contexte, il en est de même pour la rue arabe pour les raisons conjoncturelles déjà évoquées.

Colonisation positive des manuels d’histoire
Un battement d’aile à un point du globe peut provoquer une tempête assure-t-on également, que dire alors d’initiatives qui soufflent sur les braises de la discorde comme celle d’élus UMP qui refusent d’enterrer leur stupide projet de colonisation positive des manuels d’histoire (Lien). Que dire de cette abrutissante histoire de pieds noirs qui réclament des indemnités à l’Algérie, une prise de position qui ne pourra être comprise que comme une nouvelle provocation. Dans le fil de cette logique absurde, on pourrait également calculer le coût du préjudice subi par l’Afrique concernant la déportation des esclaves, le retard pris par le continent noir vidé pendant des siècles de ses forces vives et prendre en compte les atteintes aux droits de l’homme. Quelle est la somme que pourrait bien nous réclamer l’Africain d’aujourd’hui à son tour ? Et puis, il y a des maladresses tristes (et on l’espère, pas signifiantes), comme celle de cette Néo-zélandaise qui propose des croquettes de chiens pour contribuer à l’effort alimentaire au Kenya. Certes, la famine y sévit durement mais il n’est pas certain que même affamés, les enfants kenyans soient friands de nourriture animale. La faim est une terrible souffrance, inhumaine de nos jours mais il y a une leçon que l’histoire n’a eu de cesse de répéter comme un mantra obsédant : l’être humain, libre de conscience, accepte de perdre la vie car telle est la fatalité mais il lui est souvent bien plus difficile de perdre la seule chose qu’il lui reste quand il a tout perdu, sa dignité. C'est cette même dignité que caricaturent les manifestants arabes, maladroitement.
Liens :
« L'offre paraît de mauvais goût et a soulevé l'indignation à Nairobi. Christine Drummond a proposé d'envoyer 42 tonnes de nourriture pour chiens au Kenya afin de remplir le ventre des enfants du pays souffrant de la famine. Cette Néo-Zélandaise compatissante produit à partir de nourriture en poudre des croquettes pour chiens, appelées "Mighty dog mix", et a donc offert de partager sa production. »
« Priés de "plier les banderoles et de ramasser les tracts (...) pour ne pas donner prétexte à un débordement", les manifestants ont écouté sagement leurs élus. D'abord Henri Revel, le maire de la ville-hôte, "fier d'être Français". Puis M. Luca, pour qui "c'est aujourd'hui qu'il y a une histoire officielle, partiale et partielle". "Pieds noirs et harkis n'ont à faire repentance en rien et devant personne", a lancé, sous les applaudissements, Mme Tabarot, fille d'un ancien chef de l'Organisation armée secrète (OAS) à Oran »
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CC Jung
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