Le futur équilibre au Moyen Orient
C’est sans doute une page qui va se tourner au Moyen Orient. La nouvelle guerre du Liban vient en effet de montrer les limites de la puissance mécaniste et militaire d’Israël et de son volontarisme guerrier. Cet affrontement meurtrier au Liban apparaît désormais comme la guerre de trop menée par une coalition sécuritaire et quelque peu déconnectée du réel. Le bourbier irakien démontre chaque jour que l’option militaire n’est absolument pas la réponse adéquate pour espérer transmuter le Moyen Orient en un paradis consumériste de l’américan way of life et convertir les Arabes en partenaires soumis et terrorisés. Alors que les combats continuent au Liban comme un baroud d’honneur sans queue ni tête, la diplomatie s’active pour éteindre la fièvre belliciste d’un état hébreu qui vient sans doute de comprendre que le grand vainqueur de sa guerre ratée n’est autre que l’Iran… Et c’est peut-être une bonne nouvelle, certainement pas l’annonce inéluctable d’un holocauste nucléaire comme on entend dire ici ou là par des simples d’esprit ou des idéologues aveuglés par une haine tenace.
Tout ça pour cela… Alors que les chancelleries font des contorsions surréalistes et se livrent à d’interminables parties de ping-pong diplomatique pour donner du temps à l’armée israélienne et faire diversion, le constat d’un échec sur toute la ligne de l’opération militaire pointe à l’horizon. Le seul bilan dont peut s’enorgueillir Tsahal est celui, peu flatteur, de la destruction dantesque du voisin libanais. Son seul fait d’armes probant se résume à de nombreux carnages de civils (828 victimes et 3200 blessés à cette heure). Comme l’ont reconnu les généraux israéliens, cette opération était en préparation depuis plus d’une année et il ne manquait plus qu’un prétexte pour la mettre en application. Un an donc de préparation pour un fiasco. On peut désormais se demander ce qui est passé par la tête de ces faucons et de ces durs du gouvernement israélien en engageant une pareille opération au vu du résultat. Le but avoué, celui de la liquidation du Hezbollah et de la récupération des soldats enlevés, est d’une telle absurdité stratégique qu’il faut sans doute regarder un peu plus loin que les bout des canons dans cette campagne militaire contre-productive et meurtrière.
La piteuse percée de l’armée israélienne au Liban et les pertes subies par ses unités d’élite donnent une bonne indication de la faillite des différents services qui ont concocté ce plan bancal. Un signe. Habituée sans doute à passer ses nerfs comme bon lui semble dans les Territoires occupés en semant la mort et la zizanie face à des adversaires miteux et armés de pétoires, l’armée d’Ehud Olmert a sans doute déjà oublié que c’est cette même milice du Hezbollah qui lui avait tenu tête lors de l’occupation du Liban dans les années 80, l’obligeant à plier bagages in fine. Les deux adversaires se connaissent donc bien et, à la suprématie technologique et militaire de l’un, l’autre a toujours répondu par la détermination, la mobilité et la connaissance du terrain. Tsahal a sans doute mal analysé le phénomène du Hezbollah qui n’est pas seulement une milice armée par la Syrie et l’Iran mais une émanation du peuple libanais avec des ramifications profondes dans la société civile
Vouloir éradiquer ce parti islamiste démocratiquement intégré à la vie politique est d’une totale incongruité politique. C’est une erreur d’appréciation sans doute due au fait que les stratèges imaginaient le Liban mûr pour un éclatement après le choc de l’attentat contre Hariri et le départ des Syriens proches du Hezbollah. Bien que composé d’une multitude de communautés aux intérêts divergents, le pays du Cèdre n’a pas cédé à la tentation fratricide en restant une nation au sens noble du terme. L’heure est toujours à l’unité nationale et à la résistance face à un ennemi, encore plus si ce dernier semble bénéficier de tous les droits et surtout celui d’oublier les conventions internationales en matière de protection des civils. Il faut dire aussi que les destructions massives d’infrastructures ajoutées aux atermoiements scandaleux de l’administration Bush dans ce dossier n’ont pas vraiment convaincus les Libanais de la sincérité de la démarche punitive d’Israël. Difficile de garder son calme et d’accuser le seul Hezbollah du chaos ambiant quand chaque jour, de nouvelles destructions laminent un peu plus le pays sans réellement inquiéter la milice (lien).

« Il faudra qu'un jour ou l'autre Israël accepte le fait de ne pas être implanté en Floride… »
Comme l’indique un article de Libération signé par Mohammed Kacimi, faut-il alors raser le Liban qui a intégré une milice dans le jeu démocratique, la meilleure manière en fait de la désarmer à long terme ? Si chaque démocratisation « forcée » ou pas, amène au pouvoir une faction islamiste chez les pays voisins, le grand Israël ne pourra par inlassablement déclencher des incursions, des guerres préventives et des campagnes militaires pour arrêter le mouvement du temps et cette vague qu’il a finalement pulsé par ses agissements regrettables. Comme l’indique très justement l’écrivain dans les colonnes de Libération,« il faudra qu'un jour ou l'autre Israël accepte le fait de ne pas être implanté en Floride et ce ne sont surtout pas les bombes à fragmentation qui transformeront en un siècle ou en mille les habitants de Damas, de Naplouse ou de Tyr en Séfarades inconditionnels du Likoud » (Lien). Il est en effet préférable de s’attaquer à la cause plutôt qu’aux conséquences mais cela demanderait une part d’autocritique au grand Israël, une remise en question qui semble la dernière de ses préoccupations…
Et pourtant il y a de quoi faire…Empêtrée dans de savants calculs, l’état-major de l’armée israélienne à la flatteuse réputation, vient de subir de cinglantes défaites. De quoi se poser des questions. Défaite militaire puisque le Hezbollah résiste au déferlement des bombardiers aveugles, une première dans la région qui inquiète le peuple juif habitué à régner par la force sous ces latitudes. Défaite diplomatique puisque ce parti islamiste, loin d’être discrédité et ostracisé, est en train de conforter son implantation dans le cœur de tous les Libanais tout en élargissant son aura dans tout le Moyen Orient. Défaite médiatique puisque les caricatures de « nazislamistes » et toute la savante communication ne passent plus auprès des opinions quelque peu lassées par le procédé récurrent et le manichéisme des propagandistes. A vouloir voir des Nazis partout et des barbares sanguinaires à tout prix, le public concerné s’est demandé finalement qui cela désigne après les images de Cana. En dépit de la complexité du problème, l’opinion mondiale ne s’est pas fourvoyé dans les caricatures offertes complaisamment pour noyer le poisson. Défaite stratégique surtout puisque les desseins secrets qui animaient cette campagne se sont délités à la vitesse de l’enlisement de l’armée d’Ehud Olmert.
Aucun des pays soutenant le Hezbollah ou proche du Liban n’a réagi en réponse à la brutalité de l’attaque, ce qui était certainement attendu. L’armée israélienne s’est retrouvée bien seule face à ces propres fantômes et ses fantasmes. Même si cette dernière étend son offensive, un baroud d’honneur bien inutile et plutôt pathétique, les autorités parlent désormais d’un…échange de prisonniers (lien). Soit exactement ce que voulait la milice en enlevant les soldats de Tsahal, un échange de prisonniers tout en desserrant l’étau autour de Gaza. Que de temps et de vie auraient pu être économisés sans ces bidouillages orgueilleux et ses poussées de fièvre opportuniste n’est-ce pas ? Nous voilà quasiment revenus au point de départ.

Il faut donc donner une bonne leçon au Hezbollah pour envoyer un message…à l’Iran
L’autre leçon importante à tirer de cet épisode terrible, de cette guerre de trop, pourrait être celle de la limite de la « communication » et son usure dans le temps. En dépit du feu nourri des média complaisants et des éditos pleins de lamento sur le pauvre petit pays démocratique harcelé par de sanglants barbares barbus, les opinions publiques se sont montrées beaucoup moins versatiles qu’à l’accoutumée. Il faut dire que la disproportion de la réponse d’Israël à la capture de deux soldats sautait aux yeux des observateurs et à la figure des civils libanais. La tentative de diabolisation du Hezbollah (qui est tout sauf une sainte milice c’est certain), s’est heurtée aux images de carnage, à l’intransigeance du staff militaire israélien et au laconisme des porte paroles du gouvernement Olmert. Sans oublier que les deux campagnes punitives et simultanées visaient les deux seuls gouvernements démocratiques du Moyen Orient.
L’ultime argument en vedette dans les média reste celui d’une lutte pour la survie même de l’état hébreu, ce qui expliquerait qu’il ne respecte même pas la trêve instaurée. Affabulation délirante qui voudrait donner du crédit aux éructations apocalyptiques des fanatiques de l’autre bord tout en imprécations et en bravades ridicules. Quel est l’intérêt de l’Iran et de sa pseudo bombe nucléaire ? L’apocalypse nucléaire mondial qui signifierait la fin du monde ou un gage de stabilité stratégique ? « "Les Israéliens considèrent le Hezbollah comme un mandataire de l'Iran qui chaque matin nous menace d'extermination, cela ravive les images de l'Holocauste et de l'extermination » développe Yaron Ezrah, professeur de science politique à l'Université Hébraïque de Jérusalem dans un article de Libération (lien ). Nous avons là le signe d’un traumatisme profond indéniablement mais surtout, une saisissante idée de la psychose sécuritaire dans laquelle les Israéliens se sont enfermés à double-tour. Il faut donc donner une bonne leçon au Hezbollah pour envoyer un message…à l’Iran ? Le Liban se serait sans doute bien passé de ce coup de billard à plusieurs bandes…
Le mot magique dans cette histoire compliquée est bien celui-là, l’Iran comme le souligne également Alain Frachon (Le Monde, lien). A ce mot, il convient d’accoler un autre mot que la propagande nous souffle avec tant d’insistance, nucléaire… Il faudrait ajouter pour mieux cerner les enjeux sous-jacents, pétrolifère. Là se situe sans doute le vrai levier de toute cette opération militaire et de la campagne médiatique qui se déroule depuis des mois pour préparer les opinions. La perspective d’acquisition de la technologie nucléaire par l’Iran effraye les stratèges du Pentagone et ceux de Tel Aviv qui ne pourront plus agir à leur guise dans la région. Un Iran émergent signifie la fin du leadership local et de l’impunité... Oublié également le rêve mirifique, faire main basse sur l’autre grand pays pétrolier aux réserves immenses. L’idée était donc de faire vite, très vite avant que la puissance régionale qu’est devenue la république islamique ne se dote du meilleur des parapluies pour se prémunir d’une « tempête du désert » ou d’une « pluie d’été » sous un prétexte quelconque. L’Iran n’a pas moufté dans cette affaire et l’on pourrait d’ailleurs rétorquer qu’il est déjà trop tard pour espérer réduire l’influence de l’Iran dans cette région stratégique ou espérer l’asservir un jour. Les mauvais calculs du Pentagone en Irak ont offert un regain de vigueur au pays deMahmoud Ahmadinejad. La formidable machine de guerre US s’est en effet enlisée dans les sables mésopotamiens pour un bon bout de temps. Poussés autrefois à se faire la guerre, l’Iran et l’Irak ont désormais des destins liés par le biais de la communauté chiite majoritaire dans les deux nations. Le boulet irakien a figé le géant américain en l’entravant comme un piège à loups tandis la grande alliance chiite s’est constituée petit à petit.
En embrasant la région, Israël voulait sans doute précipiter le calendrier mondial des opérations à venir en provoquant la Syrie et surtout l’Iran pour conduire le monde dans un chaos qui se serait révélé identique à celui de l’Irak post-invasion ou pire (lien). Suicidaire plan qui n’a heureusement pas fonctionné et que l'on espère une pure fiction. Tsahal est resté à la porte du Liban en se contentant de balancer courageusement sa pluie de bombes, faisant du même coup exploser ses plans futurs. L’Iran n’est pas tombé dans le panneau et ne tombera donc pas pour le moment dans l’escarcelle des pétroliers du Pentagone. La république islamique ne sera pas défaite pour contenter le caïd du coin trop longtemps habitué à régner en démiurge.
Israël voit surgir le cauchemar tant redouté, l’émergence d’une puissance concurrente, peut-être un jour dotée du feu nucléaire. Paradoxalement, ce nouvel équilibre de la terreur dans la région est peut-être une bonne nouvelle pour l’ensemble des pays du Moyen Orient. Non seulement le grand Israël devra désormais tempérer ses ardeurs mais le fier pays va devoir revoir toute sa stratégie basée sur une agressivité permanente qui lui a coûté si cher à la longue et ô combien aux Palestiniens et aux Libanais. Cette future nouvelle guerre froide entre l’Iran et Israël rafraîchira sans doute un foyer de tensions à la limite de la surchauffe, de la même manière que les USA et l’URSS ou l’Inde et le Pakistan se sont neutralisés pendant des décennies. Il ne manquait juste qu’un contre-poids à la machinerie complexe du Moyen Orient pour atteindre son point d’équilibre. Etrange aboutissement d’un processus douloureux.
A part cela ? Ribéry reste à Marseille, enfin une bonne nouvelle !

Liens :
Faut-il raser le Liban ? (Libération)
Les Libanais exaspérés par l'attitude américaine (Libération)
L’expert US s’effraie : Tsahal ne tape pas assez dur (De Defensa)
Antisionisme, antisémitisme, judéophobie (Bellaciao)
Rudolf Bkouche, Professeur émérite à l’Université de Lille, membre du bureau national de l’UJFP, Juif antisioniste. Texte présenté au Congrès de l’Union Juive Française pour la Paix
Diverses organisations juives pratiquent depuis longtemps un amalgame antisionisme-antisémitisme, amalgame conforté par des discours et agissements antijuifs qui se présentent comme soutien à la lutte des Palestiniens. D’un côté une volonté de présenter la lutte du peuple palestinien comme une agression antijuive et toute critique du sionisme et de la politique israélienne comme une forme d’antisémitisme, de l’autre côté un soutien ambigu aux Palestiniens ; tout cela tend à présenter le conflit Israël-Palestine tantôt comme un conflit religieux, tantôt comme un conflit ethnique, occultant ainsi l’enjeu réel, celui de la lutte d’un peuple contre l’agression qu’il a subie depuis que le mouvement sioniste a décidé de construire l’Etat juif en Palestine aux dépens des habitants de ce pays. Cela nous demande d’être vigilants sur deux fronts, celui du développement des discours et des agissements antijuifs, celui de l’amalgame antisionisme-antisémitisme que voudraient imposer le mouvement sioniste et ceux qui le soutiennent.
LES JOURS DES TÉNÈBRES — Gideon Levy (Questions critiques)
Arrêtons le carnage !, par Esther Benbassa (Le Monde)
Polémique autour des essais nucléaires (Nouvel Obs)
Football: Frank Ribéry reste à Marseille (Libération)
Villepin s'engage à "garder le rythme" (Nouvel Obs)
See U
CC Jung
Publicité