Les différents visages d'un échec
Les enfants perdus de la République
A l’heure où notre jeunesse tente désespérément de refuser la précarité institutionnellement établie, les pages de nos quotidiens n’en finissent pas de vomir des faits divers sordides que l'on peut pourtant relier indirectement. Les Dupont-Lajoie alcoolisés sont désormais dans le coup, la kippa est un passeport pour les ennuis et les transports en commun se transforment en diligences. A force de triturer à toutes ses extrémités le concept électoraliste de la « sécurité », les démagogues auront réussi l’impossible exploit de nous plonger dans une psychose sécuritaire pour faire oublier sans doute la vraie insécurité, celle consécutive à une désastreuse gestion du pays par un gouvernement d’artificiers et de pyromanes.
Etrange écho de l’actualité qui fait parfois entrer en collision des improbables raccourcis, une galerie de portraits et des destins incertains. A la une des quotidiens qui ont longtemps affichés le visage peu avenant d’un barbare en cavale, un nouveau visage est apparu, noir également, français également, un enfant perdu de la République délocalisé dans une histoire bien trop compliquée pour ce petit soldat mû par l’injustice, ému par la propagande fallacieuse et aujourd’hui nu, Moussaoui. Le premier se nomme Fofana, Youssouf Fofana, un nom pas tout à fait inconnu pour les aficionados du ballon rond et les amoureux du dribble chaloupé mais cette nouvelle cuvée de Bagneux a un goût amer, imbuvable même. Le « cerveau des barbares » a bien prouvé qu’il n’en avait pas beaucoup de cervelle, en s’exhibant comme une nouvelle star toute droite sortie de l’académie de la violence, la prison et son ombre, en s’exposant à la lumière tropicale de sa Côte d’Ivoire native, un sourire narquois et bravache, sans jamais avoir l’air de réaliser la monstruosité de son entreprise collective.

Retour à une société de castes
L’actualité qui a son propre tamis émotionnel ne retiendra que ce visage en oubliant les petites mains et les atours aguicheurs de sombres complices aux patronymes bien de chez nous. Le barbare de Bagneux, le barbare de la banlieue, cela nous ramène à une actualité à peine refroidie. Il y a si peu, les banlieues se sont embrasées pendant plus de trois semaines pour refuser la fatalité des mouroirs, pour réanimer le corps agonisant d’une République aux belles promesses non tenues avant que le feu des passions s’éteigne lentement. L’armée, un tant sommée d’écraser cette intolérable invasion barbare, est restée finalement dans les casernes, d’autres promesses sont venues étouffer les précédentes, nos têtes pensantes sont venues penser tout haut pour cautériser les plaies de nos légitimes appréhensions et une armada de réformes ont été annoncées, du vent prometteur et promoteur de l’immobile. Et une nouvelle chape de plomb est venue sceller les portes des clapets, retour au bercail pour la racaille et retour au travail en inventant de toutes pièces un contrat d’esclave moderne en bonne et due forme, adapté aux négriers des temps modernes qui flambent à la bourse où les « valeurs » sont sans cesse à la hausse. L’apprentissage a été ramené à 14 ans pour que cette horde d’enfants perdus ou crépus comprenne le plus tôt possible le destin qui les attend, en zappant cette école élémentaire qui devrait pourtant servir de minimum culturel, d’apprentissage des valeurs communes et de transmission d’un certain patrimoine. Pas d’illusions à se faire pour ces gens-là mais une spécialisation et un retour à une société de castes où les vrais intouchables sont en col blanc.

Du coca-cola et du Loana
L’histoire de ce gang de petites frappes, nourris de la seule culture des feuilletons télévisuels décérébrant pour avaler goulûment du coca-cola et du Loana, asséchés par le désert émotionnel, est la triste illustration de la décomposition d’un corps social qui peut produire le pire des poisons, une mutation toxique des valeurs où la fin justifie les moyens, illustration caricaturale de la seule morale économique que renvoie notre société viciée. Retour au bercail pour Fofana escorté comme il se doit par un convoi sécuritaire démesuré. Après la lumière et la cruauté qu’elle a révélé, il sera question d’ombre, de mettre à l’ombre loin des regards la personnification d’un échec de notre société. Que l’on se rassure, les prisons surpeuplées, insalubres et indignes sont en train de nous fabriquer à la chaîne des Fofana. Plus on remplit les prisons moins on explique les raisons, moins on soigne le poison et plus on remplit les maisons d’arrêt. Triste mécanisme.
Autre signe d’une dégradation en cascades, le défilé de nombre d’organisations juives au côté de…Marine Le Pen, un cortège légitime qui s’est pourtant noyé dans les yeux bleus de la récupération malsaine, du dénominateur commun de la haine là où l’on imaginait la défense de la République et son legs. A Sarcelles, ce sont les noms d’oiseaux qui volent et les kippas que l’on vole sous les coups et les injures, la « petite Jérusalem » joue à un jeu de rôles absurde, les territoires occupés sont une affaire trop compliquée et une tragédie trop lointaine pour que l’on perçoive ici ses échos déchirants (Lien). La logique communautaire promue par Nicolas Sarkozy, copiée sur son modèle de société, les USA, ne peut pas fonctionner sous nos latitudes latines et mutines, elle parodie plutôt un mini-choc des civilisations au cœur même de la société française, une implosion interne dans un moteur à explosions qui fait la joie pétaradante des Dupont de comptoir et des charognards de l’extrême (Lien).

La sécurité américaine était alertée bien avant d’un attentat en cours de préparation
Autre visage placardé comme un dazibao sur nos murs, le financier des attentats terroristes de 95, Rachid Ramda qui se tire la bourre dans les colonnes de nos quotidiens avec Moussaoui, le seul accusé et donc responsable des attentats du 11 septembre. Encore un enfant de nos banlieues perdu dans un monde trop grand d’injustice, soldat de pacotille et figurant envoyé sur le front d’une gigantesque bataille silencieuse et sournoise et qui sert aujourd’hui de leurre insignifiant dans une histoire à tiroirs. Ce pilote de l’extrême qui voulait apprendre le maniement du manche s’y est pris comme un manche justement en éveillant les soupçons des autorités américaines. Repéré par le FBI et la CIA, cet apprenti-pilote au parcours afghan demeure la preuve la plus évidente que le dispositif de sécurité intérieure américain était alerté bien avant d’un attentat aéronautique en préparation.
L’ironie de ce dossier, c’est que ce seul et peu discret comploteur est accusé d’avoir fomenté des attentats sans avoir eu l’idée saugrenue de prévenir les autorités de ce qui se tramait (c’est généralement la démarche des conspirateurs, vous en conviendrez…). C’est pourtant ce qu’il a fait, indirectement, en se comportant si grossièrement et si peu subtilement. Prévenus déjà par divers canaux (Moubarak, chef de l’état égyptien avait tiré la sonnette d'alarme, et bien d’autres dirigeants et membres des services secrets avaient alerté le gouvernement américain des attentats qui se tramaient), les autorités US n’ont rien fait pour prévenir le chaos, écartant même les conclusions dérangeantes d’un membre du FBI qui avait parfaitement compris la manœuvre en cours en partant du dossier…Moussaoui. Zacarias risque la peine de mort, macabre conclusion d’une mascarade historique.
Liens :
Le plan Vigipirate maintenu au niveau rouge (Libération)
Triple agression contre des juifs à Sarcelles (Libération)
«Feujs» et «Beurs» d'un même cœur (Libération)
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