Affaire Halimi : amalgames tragiques
Drame de Bagneux : la confusion des genres et des gens
L’émotion suscitée par l’horrible assassinat de Bagneux ne devrait pas devenir le réceptacle de tous les fantasmes, de toutes les caricatures et de toutes les arrières-pensées. L’emballement des uns, l’exploitation politique des autres, les énièmes amalgames des mêmes salissent la mémoire du défunt et éclaboussent, encore une fois, une communauté que l’on n’en finit plus de noyer sous l’opprobre. La confusion guette et les extrémistes s’engouffrent dans la brèche.
Chassez le naturel et il revient au galop… Quelques jours d’actualité sans les intempestives et compulsives éruptions de Nicolas dans tous les domaines médiatiques et le flot du monde semblait soudain plus retenu, plus étouffé et presque plus serein. Englué dans les « petites » affaires qui occultent les grandes manœuvres, on passait de l’audition d’un petit juge d’Outreau à la grippe aviaire, à l’exotique et piquant chikungunya en passant par la royale socialiste, petite musique divertissante et angoissante pour faire oublier des contrats précaires, un Clémenceau vraiment sot, les bénéfices records, la faillite du gouvernement sur nombre de dossiers, les bidonnages de chiffres, les ratés de Blasy en plein Douste, les primaires vraiment primaires de Paris, bref le quotidien des pieds nickelés de l’UMP. Et puis, il y a eu l’affaire de Bagneux, une aubaine (à ordures) pour revenir sur le devant de la scène et se remettre en selle.
Le faits divers est bien assez insupportable et outrancier dans la barbarie pour ne pas en rajouter une couche, pour ne pas en faire une exploitation politique, pour respecter la mémoire de la victime (Ilan Halimi) et le deuil de ses proches accablés mais trop d’intérêts stratégiques et de lignes de tensions gisaient dans le gisant pour ne pas dévider la pelote en tirant les ficelles grossièrement. Il y a d’abord eu une intervention de Nicolas Sarkozy à l’assemblée pour structurer le fait divers odieux en un anti-sémitisme par ricochet puisque les bourreaux sans foi ni loi supputaient la manne céleste en s’attaquant à un français de confession juive.

Djiadistes d’arrière-cour et islamistes égorgeurs
Raccourci binaire d’esprits besogneux et de monstres froids, tout comme le loubard des quartiers populaires s’imagine une cagnotte bipède en croisant le bourgeois du 16e arrondissement, tout comme on imagine le Chinois travailleur ou obséquieux, l’Anglais flegmatique et décadent et le Noir lymphatique pour ne pas dire paresseux. De l’ignorance au kilomètre et de la bêtise au carré. A la surchauffe communautaire qui s’ensuivit dans un mélange des genres acrimonieux et non-dénués de stigmatisation obstinée qui faisait de minables assassins des djiadistes d’arrière-cour et des islamistes égorgeurs, il convenait de tempérer les ardeurs idéologiques, d’assurer de notre solidarité et de notre sentiment d’horreur partagée et de laisser la justice suivre son cours pour éclaircir les ténèbres.
Hélas notre ministre de l’intérieur n’a pas pu s’empêcher de prêcher la confusion en évoquant des prétendues publications salafistes retrouvées au domicile d’un des parents de ces ignobles tortionnaires et un reçu pour une œuvre caritative à destination des palestiniens. Autant de preuves à charge discutables pour habiller d’une pensée politique un geste de barbarie pure, comme pour accréditer de fantasmatiques thèses, comme pour nous renvoyer, encore et toujours, un relent malsain de la lointaine et marécageuse situation dans les territoires occupés. A vouloir lire la société française à travers le prisme déformant du communautarisme et de l’idéologie, on finit par tout mélanger et la mélasse devient plutôt lassante.
Les émeutes de banlieue ? C’est l’Intifada nous assure les uns et les autres esprits « éclairés », la délinquance ? C’est le fait des moutons noirs de la République, ces indignes héritiers d’un passé, mélange de dealers, de barbus et de terroristes, des arabes en résumé mortifère. Le meurtre d’Halimi ? C’est le fait de salafistes notoires désireux de venger de lointains cousins palestiniens. Cette surexploitation d’une problématique lointaine et trop présente dans les esprits maladifs ne devrait pas polluer l’analyse que l’on peut faire des évènements car le risque de tordre le réel, pour le faire entrer dans l’étroit couloir de la pensée biaisée, existe. Cette utilisation partisane du fait divers est malheureusement utilisée par les plus hautes autorités de l’état en la personne de Nicolas Sarkozy à des fins peu ragoûtantes. L’affaire du RER D devrait pourtant nous rappeler que les conclusions hâtives et l’émotivité brouillent la réflexion comme l’indique intelligemment Daniel Schneidermann (Lien).

Le carnage ? "C'est l'effet Dieudonné"
Trop tard puisque la machine s’est mise en route poussée par de puissants leviers d’opinion. C’est d’abord le porte-parole du PS que l’on a connu plus perspicace, qui a ouvert le bal et la trappe en assurant que l’assassinat d’Halimi est la conséquence directe, non pas de la folie destructrice, d’une bande à la dérive meurtrière, mais du fait d’un seul homme, notre Ben Laden local que l’on déjà vu derrière les émeutes de banlieue, Dieudonné. M. Dray a donc déclaré que le carnage, "c'est l'effet Dieudonné" (Lien) ! Indigne accusation et personnification insupportable d’un mal innommable, l’anti-sémitisme. En quoi Dieudonné peut-il être l’instigateur d’un tel fait divers ? L’absurde côtoie ici la diffamation pure. Le personnage n’est pas recommandable a bien des égards mais de là à en faire le socle de tous les anti-sémitismes, il y a un gouffre que M. Dray a franchi allègrement.
S’en est suivi dans cette course au bouc-émissaire le joyeux luron, M.Raoult, qui ne pouvait manquer de sauter à pieds joints dans ce magma. "Ceux qui ont fait ça avaient une caricature en tête, celle d'avant-guerre" a déclaré le très inspiré maire de Raincy, bien connu pour son exemplarité en matière de lutte contre les discriminations et pour la paix des communautés. « Des caricatures d’avant-guerre »ont inspiré les bourreaux ? Fofana, grand lecteur de la presse d’extrême droite française d’avant guerre ? « Je suis partout » en retirage dans les banlieues ? Du pur délire racoleur, une exploitation indigne de la mémoire de la victime avec un petit air de revanche mal assumée sur les émeutes qui ont secoué nos sauvages îlots à sauvageons. C’est très exactement la teneur du discours de… Dieudonné : « "La tentative de certains communautaristes d'exploiter ce drame odieux à des fins politiques et de stigmatisation de l'Autre est indécente et fait peu de cas de la mémoire de la jeune victime" ». Il convient, pour une fois, de saluer cette courageuse dénonciation d’une dérive dans un climat flou et brumeux, une déclaration plutôt mesurée et inhabituelle pour l’humoriste qui ne fait plus rire personne. Mais comme il s’agit du Ben Laden camerounais, il fallait sans doute prétendre le contraire pour complaire à l’émotion ambiante. Tant pis.
Liens :
Dray : le meurtre d'Ilan, "c'est l'effet Dieudonné" (Nouvel Obs)
Ilan Halimi, quand la presse faseye (« Médiatiques », Libération)
Fofana avoue le meurtre, pas l'antisémitisme (L’Express)
"Dimanche prochain : attention, danger!", par Jean Daniel (Nouvel Observateur)
Extraits : "Reste une importante question, à vrai dire essentielle, qui se pose quant au caractère donné aux condamnations de la barbarie. Il faut dès maintenant, sans perdre une seconde, prévoir ce que peut être la signification de la grande manifestation de dimanche prochain, sa portée et comment on peut éviter les risques réels d’une exploitation tragiquement communautariste.
Déjà, les organisateurs ont eu conscience qu’il ne s’agissait pas de mobiliser les juifs de France pour leur seule et propre cause mais tous les Français pour qu’ils défendent les valeurs les plus évidentes de la République. La lutte contre l’antisémitisme est un aspect de la défense des valeurs républicaines pour chaque citoyen, quelle que soit son origine ou son appartenance. (...)
Déjà, les organisateurs ont eu conscience qu’il ne s’agissait pas de mobiliser les juifs de France pour leur seule et propre cause mais tous les Français pour qu’ils défendent les valeurs les plus évidentes de la République. La lutte contre l’antisémitisme est un aspect de la défense des valeurs républicaines pour chaque citoyen, quelle que soit son origine ou son appartenance. (...)
Ilan : polémique autour du FN et du MPF (Nouvel Obs)
Extrait : « La LDH critique "le silence" du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), l'un des organisateurs de la manifestation, à propos du MPF alors qu'il a rejeté la présence du FN. La LDH s'en prend également à "l'accueil réservé à Philippe de Villiers par le grand rabbin de France lors de l'hommage rendu à Ilan Halimi" jeudi soir. Quasiment le même son de cloche pour le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap). Le Mouvement a annoncé vendredi qu'il retirait son soutien à la manifestation "du fait de la participation annoncée" du FN et du MPF.
"Le Mrap ne peut que retirer son soutien à cette manifestation et n'y participera pas", a écrit l'association anti-raciste dans un communiqué. Le mouvement dénonce la participation "du Front national, qui a vu dans le meurtre d'Ilan 'le résultat de 40 ans d'immigration incontrôlée', et celle du MPF de Philippe de Villiers, qui avait demandé après le meurtre le rétablissement de la peine de mort et dénoncé 'l'islamisation de la France'". "Le soutien de ces deux organisations d'extrême droite met en lumière le caractère ambigu de cette manifestation et son instrumentalisation politique", ajoute-t-il. »
Le maire de Londres suspendu pour insulte (Nouvel Obs) "Le maire de Londres, Ken Livingstone, est suspendu de ses fonctions pour quatre semaines, à partir du 1er mars pour avoir comparé un journaliste juif à un garde de camp de concentration nazi."
Affaire Ilan: des documents "salafistes" retrouvés lors des perquisitions, selon Nicolas Sarkozy ( AP)
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CC Jung
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