Gare du Nord : tout est une question d'aiguillage...

Publié le par cc jung in effect

Comment transformer une banale altercation en une thématique de campagne ? En choisissant les bons angles et le bon aiguillage journalistique tout simplement. C’est un peu le constat que l’on pourrait faire au lendemain des « évènements » de la Gare du Nord en parcourant nos quotidiens et en analysant les petites phrases des uns et des autres qui ont embrayé dans la foulée. Voici une petite revue de presse qui vous donnera une certaine idée du journalisme et vous indiquera plus sûrement, la manière dont on peut « orienter » les débats…
 
Un joli petit coup de communication. C’est au moment même où le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy largue les amarres Place Beauvau et surtout, à l’instant précis où sa campagne semble s’enliser (lien sondages Reuters), qu’un banal incident Gare du Nord est transformé magiquement en un ersatz d’émeutes, en réminiscence de la flambée de violence de 2005 dans les banlieues et surtout en un levier commode pour remettre la thématique sécuritaire au cœur de la campagne électorale. C’est plutôt réussi si l’on en juge par les « Unes » des grands quotidiens du jour où les mots « émeutes », « sécurité » et autres petites comptines droitistes de Sarkozy and co ont refleuri.
 
C’est d’ailleurs…Nicolas Sarkozy qui a donné le « la » en déclarant à France Info qu’il s’agissait « d’émeutes » avant d’asséner son couplet démagogique en assurant que « si la police n'est pas là pour faire régner un minimum d'ordre, quel est le rôle de la police ?" "Le principe, c'est quand même qu'on ne doit pas donner raison à celui qui veut passer sans billet et qui frappe un policier" (lien le Monde sur les heurts et les interpellations). Inutile de préciser que la présentation faite par le bonimenteur est un exemple même de la rhétorique biaisée si fréquemment usitée par le triste sire. Qui pourrait affirmer que la police n’est pas là pour assurer un minimum d’ordre ? Une évidence pour mieux masquer le deuxième effet sémantique douteux qui suit dans le discours. Qui a affirmé que l’on voulait donner raison à un fraudeur qui frappe les policiers ? Il s’agissait d’un voyageur sans billet et d’une altercation avec deux agents de la RATP qui a fait deux blessés légers (les contrôleurs) et un voyageur plutôt endommagé d’où la colère des badauds. Encore un mensonge flagrant tout comme les adolescents de Clichy étaient des cambrioleurs, n’est-ce pas ? Une habitude et surtout, une méthode de gouvernance : le mensonge répété mille fois pour qu’il devienne in fine, une presque vérité. Bush en a fait une spécialité…
 
Comment s’opère la remarquable manœuvre en cours dans cette affaire ? Un article du Réseau Voltaire y est consacré (lien), il détaille ce qu’il considère comme un emballement médiatique et une possible manipulation politique. Voltaire s’étonne en effet que les bousculades de la Gare du Nord soient devenues sous la baguette des journalistes et la caméra des JRI (journaliste reporter d’images), des « émeutes » avec tout ce que cela réveille dans la mémoire de l’opinion publique. « (…) Sur place, il n’y a jamais eu d’émeute, mais un affrontement soigneusement organisé devant les caméras entre « autonomes » et forces de l’ordre. Les coups tordus de la campagne électorale commencent. » se désole le site. Que s’est-il passé donc à la Gare du Nord ? Il s’agit là d’un nœud ferroviaire et par conséquent, d’un lieu de passage très fréquenté. De ce fait, une multitude de témoignages (lien le Monde sur les étranges mouvements de CRS, lien Libération sur ce qui s’est passé Gare du Nord) permet de se faire une idée du déroulement des évènements et de l’amplification phénoménale qui a suivi. Comme le résume assez bien un article du Monde, il s’agissait plus d’une « manifestation spontanée » (lien) que d’une émeute. Un mouvement d’humeur citoyen et un ras-le-bol de la dérive sécuritaire exactement de la même manière que les incidents qui ont eu lieu quelques jours auparavant à l’école maternelle Rue Rampal. Comme le résume joliment un article de Libération, les voix d’une France à cran se font parfois bruyantes (lien).
 

Une démonstration de force qui lui avait fait penser à un coup d’état
 
 
 
Là où la tournure des évènements devient plus obscure c’est lorsque l’on réalise que pour un incident mineur et une grogne des usagers du fait d’un usage de la force disproportionné, la préfecture de police a plus que réagi en envoyant des escouades de CRS avec le cortège des journalistes pour immortaliser « l’émeute » en train de prendre forme. Dans un des témoignages cités par le Monde, un voyageur s’étonnait de ce déploiement hallucinant des policiers et du chaos que cela a provoqué, ajoutant même que cette démonstration lui avait fait penser à un coup d’état en cours. Un coup d’état pas vraiment mais un coup d’éclat assurément puisque le cocktail forces de l’ordre, journalistes et jeunes auquel vous ajoutez de la tension et un lieu très fréquenté donne immanquablement des belles images « émeutières ». Le tour est joué et les médias s’empressent aussitôt de gonfler une banale altercation en une jacquerie en plein Paris. « Les heurts de la gare du Nord alimentent le débat électoral » titre le quotidien du soir (lien), CQFD. On notera la prudence du rédacteur qui évoque des « heurts ». On pourrait ajouter dans la même veine éditoriale que l’incident de la Gare du Nord alimente surtout le gourmand candidat de l’UMP en lui fournissant un thème de campagne où il se sent à l’aise, celui de la sécurité.
 
Enfin… A l’aise c’est beaucoup dire vu le « passif sécuritaire » du candidat Sarkozy (lien Libération), l’as de l’effet d’annonce et du tripatouillage des chiffres de la délinquance. « «Facho», «provocateur», «loubard en costume»... Lorsqu'il débarque hier midi gare du Nord pour prendre le TGV, Nicolas Sarkozy est accueilli par des cris hostiles, des sifflets, des huées. L'ex-ministre de l'Intérieur est sous pression, le visage tendu, rongé par des tics faciaux. La police en civil est partout. Un vendeur de journaux de rue brandit une caricature représentant le candidat de l'UMP avec des couteaux plantés dans le corps : «Sarkozy en train de se faire décapiter la tête, ça vous dit ?» La tension est palpable, la haine affleure (…)» relate l’article de Libération qui décrit bien les effets dévastateurs de la stratégie dite « de tension ». Elle permet de diviser pour régner certes mais accentue toujours plus les clivages dans la population. Une manière de gouverner qui peut s’avérer un véritable boomerang à long terme.
 
 

 
 
« L'ordre n'est respecté que s'il est respectable. »
 
 
Comme l’indique d’ailleurs Renaud Dely de Libération dans son édito « Harcèlement », Sarkozy «  a commis des impairs stratégiques édifiants. A quoi bon cet arsenal législatif et cette profusion de moyens pour motiver des forces de l'ordre érigées pendant cinq ans en hussards bleu marine de la République si les mêmes ne peuvent plus opérer un contrôle d'identité sans déclencher une émeute ? » (Lien). Les contradictions permanentes du candidat dans le vent finissent toujours par se rejoindre un jour pour entrer en collision frontale… « L'ordre n'est respecté que s'il est respectable. » poursuit l’implacable plume qui résume en une phrase toute l’imposture du populiste.
 
Mal à l’aise devant l’évidence de son imposture sécuritaire et embarrassé par les différentes affaires qui opposent une police désorientée et instrumentalisée à la population, le candidat tangue mais s’accroche. Son bilan en trompe-l’œil est en train de craquer de partout : ses « protégés » manifestent leur mécontentement à Marseille le jour de sa venue (liens Bellaciao, Le Monde), les dernières élections au sein de ce même corps d’état ont porté un syndicat de gauche au pouvoir et la nervosité des képis constatée un peu partout, dénote d’une ambiance délétère chez les « Bleus ».
 
Interrogé par le Monde, Sébastian Roché, directeur de recherche au CNRS dresse un constat évident : « Derrière ces violences se pose la question de la légitimité des forces de l'ordre : quand la police use de la force pour contraindre, c'est en réalité qu'elle est faible, qu'elle souffre d'un manque de légitimité aux yeux de la population. » (lien Le Monde). D’où des « dérapages » prévisibles (lien Le Monde). La réussite sécuritaire du « premier flic de France » est un bel habillage des services de communication du candidat et une mascarade bien fagotée mais la réalité ressurgit souvent à la première faille, à la première entorse au scénario et au premier contrôle de titre de transport qui dégénère… La « culture du résultat », une hérésie importée des USA et une méthode directement inspirée de l’ultralibéralisme, a fait de nos policiers mis sous pression, des stakhanovistes du PV et de la matraque, des fonctionnaires réduits à compter en sus les gardes à vue pour honorer les seuils de rentabilité sécuritaire (lien Libération). Triste efficacité.
 
Pris dans les turbulences consécutives à ces affaires (Gare du Nord, école maternelle), le candidat de l’UMP tente de renverser la vapeur en contre-attaquant ses adversaires qui tirent à boulets rouges. Voilà que notre homme empêtré dans sa campagne en appelle à la « France silencieuse » pour voler à son secours (lien AFP). On a vaguement une idée de cette vieille « France silencieuse » mise en opposition (c’est un principe chez ce diviseur) avec la France bruyante, multiethnique et nourrie aux Droits de l’homme, celle qui se prévaut d’ «"une idéologie post-soixante-huitarde" qui "a conduit à tolérer l'intolérable".  « Divide et impera » encore et toujours… Le populiste en rajoute une couche en assurant que les candidats Bayrou et Royal ont « pris le parti des émeutiers » (lien AP). Ségolène et François soutiennent des émeutiers, voilà une fine analyse de la situation qui n’a rien de démagogique.
 
 

 
 
« Mais les personnes à problème sont connues (…) Elles sont essentiellement d’origine maghrébine et d’Afrique noire. »
 
 
Son appel à la « France silencieuse » a bien été entendu au 14 Boulevard Haussman, à Paris, là où les petites mains de Dassault chargent jusqu’à la gueule leurs petites plumes affûtées pour défendre la Patrie sarkozyste en danger. Le Figaro a donc remis au goût du jour les bonnes vieilles recettes avec un montage photo bien significatif (des hordes de barbares colorés face aux policiers tout en noir) pour illustrer un immense titre en Une, « les émeutes réveillent les clivages gauche-droite » (lien). Du heurt pour le Monde nous voilà carrément aux émeutes, rien que cela. L’article principal, un bel exercice de style qui devrait être enseigné dans les écoles de journalisme pour son angle, est accompagné de trois articles en remorque pour étoffer le dossier des « émeutes ».
 
Dans celui intitulé « Gare du Nord, un ring de boxe », notre reporter a mis ses gants pour nous pondre du brut de décoffrage bien lourd, bien rance, bien « France silencieuse ». Le grabuge ? Le fait de banlieusards trafiquants de drogues qui traînent leur ennui. Un fantôme polygame, barbu et émeutier passe… On ne parle plus de la révolte spontanée des voyageurs et de la panique consécutive à l’arrivée des escouades casquées. « Mais les personnes à problème sont connues, relève Martin. Elles sont essentiellement d’origine maghrébine et d’Afrique noire. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, les noms sur les procès-verbaux sont clairs, les faits sont incontestables.» explique l’article de Minute, pardon, du Figaro (lien). Ce brave Martin qui s’en va en guerre et en croisade doit affronter parfois des « ennemis » (sic) bien surprenants : «  Certains «ennemis» inattendus surgissent lors d’opérations de lutte contre l’immigration irrégulière. «Peu après notre arrivée, des associations de défense de sans-papiers et de journalistes issus de médias d’extrême gauche débarquent pour tout constater. Ils nous perturbent, foutent en l’air notre travail, et nous sommes obligés d’annuler l’opération» assure le même « Martin ». Des empêcheurs de ratonner tranquille, des ennemis qui collaborent avec les Maures ces gens des associations et ces journalistes d’extrême gauche, la France n’est plus ce qu’elle était… Il est temps de passer à celle d’après, celle de la rupture et du tout est possible, non ?
 
Toujours pour illustrer le « choc des civilisations Made in Paris », le même « journal » nous a concocté un diaporama significatif intitulé sobrement « une nuit d’émeute » (lien) même si le calme est revenu à la Gare en… début de soirée. « Comment le simple contrôle d'un fraudeur a viré à l'émeute générale en plein Paris » annonce en préambule le journal. Dès la première image légendée, le ton est donné : « 16 h 30 : un resquilleur est arrêté par deux agents de la RATP à la gare du Nord pour avoir sauté au-dessus d'un portillon afin d'accéder au RER. Après s'être rebellé, l'homme de 32 ans, "connu des services de police pour 22 affaires", est finalement maîtrisé. Une dizaine de mineurs qui assistent à l'interpellation se regroupent alors devant le local où ce dernier vient d'être conduit. Quelques minutes plus tard, ils sont bientôt rejoints par près de deux cents jeunes. ». A ce propos, le "connu des des services de police pour 22 affaires" en situation irrégulière est un nouveau mensonge de l'équipe de communication du candidat Sarkozy comme en témoigne une dépêche Reuters qui est tombée (lien). Mensonge, mensonge, une habitude...
 
 
 

Le chômage est au plus bas depuis 24 ans…
 
 
Tout y est, la mise en scène est parfaitement réglée à la mode Far west sur Seine, le « récidiviste », le « connu des services de Police » classique (quel rapport avec le déclenchement initial de l’affaire ?), le « resquilleur », la « maîtrise » du forcené et le regroupement de jeunes agressifs. « L’émeute générale en plein Paris » pouvait commencer et la France silencieuse en prendre plein la vue… La France a peur donc mais le chevalier blanc grimaçant de nervosité n’est pas loin. Ouf ! S’ensuit un autre article qui vaut pour la connotation de son titre : « Gare du Nord, « leur » deuxième quartier », soit une partie de Paris transformée en colonie du 93 et compagnie même si les témoignages des commerçants sont plutôt modérés et positifs dans l’ensemble. Les Barbares sont à nos portes et autres portillons de gare. L’ennemi sarrasin se rapproche dangereusement de nos donjons de Lutèce, il faut le dire tout haut et sans tabou.
 
Pour finir ? Le scandale de Calais, encore une réussite de Nicolas Sarkozy… Sangate avait été construit pour que les clandestins qui attendent de franchir la Manche pour gagner la perfide Albion, puissent recevoir un minimum de soins et d’attention. Le ministre de l’intérieur a fait fermer ce centre d’aide de la Croix rouge qui témoignait sans doute de trop de compassion et d’humanité. Bilan, les clandestins sont devenus des hommes des bois, des vrais fauves pourchassés par la police qui vivent dans des conditions déplorables (lien Libération).
 
Une bonne nouvelle enfin ? Le chômage est au plus bas depuis 24 ans (Yahoo - news), on est prié de ne pas rire surtout en lisant qu’un français sur trois est en situation de précarité (lien Libération), que 700 000 personnes survivent en hiver grâce aux Restos du coeur et que près de 7 millions de gens vivent avec moins de 800 euros (liens le Monde). Tout va bien donc, les trains arrivent à l’heure, la police aussi et Nicolas Sarkozy sera élu pour remettre de l’ordre… après avoir été un si brillant ministre de l’intérieur toutes ces longues années, un ministre chargé… de remettre de l’ordre.
 
 

 
 
Liens :
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Harcèlement (Libération)
 
 
 
 
 
 
 
 
  
 
Dérapages (Le Monde)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Le voyageur sans billet dont le contrôle a provoqué des violences mardi soir à la Gare du Nord n'est pas en situation irrégulière, a déclaré son avocat, contredisant les propos tenus par le nouveau ministre de l'Intérieur, François Baroin. (…)
 
 
Il n'a pas 22 affaires "signalées", comme l'a affirmé la place Beauvau, mais sept condamnations à son casier, dont une prononcée en mars 2003 pour des violences, et six autres remontant à plus de dix ans pour des petits vols de nourriture et d'ustensiles de cuisine dans des supermarchés, port illégal d'un couteau Opinel et opposition à une mesure d'expulsion, a ajoute Me Boccara. (…) »
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
See U
 
CC Jung
 
 

Publié dans Omegactualité

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Teka 02/04/2007 00:52

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