Irak : la victoire virtuelle est bien une fiction

Publié le par cc jung in effect

Le rapport de James Baker sur la situation en Irak tombe à pic pour conforter le nouveau ministre de la Défense, Robert Gates qui vient d’être confirmé par le Sénat. Le déni permanent de la réalité de la situation en Irak par son prédécesseur, Donald Rumsfeld, a sans doute grandement contribué à transformer le théâtre d’opérations en Mésopotamie en un cauchemar militaire pour les troupes d’occupation. Il était temps de regarder la réalité en face pour se dépêtrer d’un redoutable piège. La seule et vraie question qui nous vient finalement à l’esprit en parcourant les lignes d’un rapport qui n’a rien de sulfureux si ce n’est l’affirmation d’un grave problème sur place est la suivante : comment l’administration Bush a pu à ce point ne pas voir arriver le chaos actuel ? Comme l’indique le titre de Libération (lien), encore et toujours par le mensonge transformé en affirmation véhémente. Une vraie marque de fabrique de l’Empire…
 
Comment nier l’évidence, tel est sans doute le casse-tête auquel l’administration Bush a longtemps été confrontée à propos de la situation en Irak. Les cabrioles sémantiques, les astuces de la « novlang » si chère à la communication impériale et la dissimulation grossière des informations ont été mises à contribution pendant trois longues années pour masquer la réalité. Celle d’un fiasco militaire sans précédent pour les Etats-Unis. Une réalité que le rapport Baker vient de mettre noir sur blanc pour éclairer l’opinion publique et infléchir la doctrine Bush de la victoire « virtuelle ». Dieu sait pourtant que les évangélistes et les adorateurs du pétrole ont sans cesse rusé pour atténuer les échos mauvais qui provenaient du théâtre d’opérations, de ce pays des mille et une nuits gagné par l’obscurité, la terreur et le chaos. Ainsi, les attaques de la guérilla (plus de cinquante par jour) ont longtemps été présentées comme des escarmouches isolées et sporadiques mises sur le compte de combattants arabes d’Al Quaida infiltrés. Quelques centaines de fanatiques au plus conduits par le mythique Al Zarquaoui qui tentaient désespérément de transformer un pays en plein renouveau en une poudrière retentissante. Au fil du temps, les attaques de la guérilla se sont intensifiées mais elles signifiaient pour l’état-major US que les « insurgés » jetaient leurs dernières forces pour tenter d’inverser l’inéluctable pacification du pays. Autre dissimulation de taille, le nombre réel de militaires américains tués depuis le début de l’occupation qui reste un mystère puisque les services de l’armée américaine s’ingénient à brouiller les pistes et à maquiller les statistiques officielles.
 
Comment se faire une idée en effet des dégâts dans les rangs des troupes d’occupation qui comptent nombre de soldats qui se sont justement engagés pour obtenir le précieux sésame de la nationalité américaine ? Un soldat d’origine mexicaine qui tombe en Irak n’est pas un militaire américain tué… Il en est de même pour les dizaines de milliers de mercenaires qui sévissent dans le flou le plus total, une sorte d’armée parallèle qui ne rendrait compte qu’aux intrigants du Pentagone. Un mercenaire mort est…un mercenaire mort qui n’entre pas de le décompte macabre, il est chèrement payé pour rendre également ce service statistique. Que dire des blessés que l’on estime en dizaines de milliers sinon que leur impressionnante quantité dit mieux que tout la férocité des combats qui se déroulent et la sophistication toujours plus grande des engins télécommandés qui déciment les rangs des patrouilles américaines. Là encore le chiffre reste secret tout comme les médias ne diffusent pas la noria un peu spéciale des cercueils drapés de la bannière étoilée que l’on rapatrie par voie aérienne. Les blogs des soldats sont censurés depuis les fuites d’Abou Graïb et le courrier électronique est sous surveillance. Les journalistes, rares sur le terrain depuis des enlèvements en série par des groupes terroristes aux étranges motivations, ont déserté les zones de conflit et d’impact pour se calfeutrer nerveusement dans les hôtels de la capitale. Certains risquent encore leur nez dehors mais ils sont intégrés dans le barnum médiatique de l’état-major (« embedded »). L’armée a tiré les leçons de la guerre du Vietnam en fermant le robinet des images et de l’information pour distiller sa seule version des faits. « Nous sommes en train de gagner…enfin presque » a longtemps été le leitmotiv de cette armée surpuissante, lourde et dépassée par les évènements.
 
 

Dure réalité...

 
 
« La réalité n’est qu’un point de vue » Philip K Dick
 
 
Impossible donc de savoir donc combien de tanks, de véhicules et d’engins volants se sont transformés en ferrailles silencieuses et noircies, figées comme autant de symboles dérisoires d’une supériorité militaire toute théorique. Les fameux hélicoptère « Apaches », des bijoux de technologie électronique et meurtrière, gisent un peu partout en Irak mais la chute des faucons noirs est toujours présentée comme consécutive à « un problème mécanique » ou une malencontreuse « tempête des sables ». Un missile « sol-air » ou un obus de RPG peuvent en effet être conceptuellement assimilés à des « grains de sable » dans la machinerie impériale, tout est une question d’interprétation…Il y a peu, c’est un F16 qui est tombé sans que l’on sache réellement la cause du crash même si l’on soupçonne fortement les groupes armés irakiens qui semblent disposer désormais d’un armement de type « stingers » (missiles « sol-air » portatifs) adaptés à la lutte anti-aérienne.
 
« La réalité n’est qu’un point de vue » disait à l’époque Philip K Dick, auteur prolifique de romans de science-fiction et grand consommateur de drogues paranoïaques mais il est difficile de nier que le nombre officiel de GI’s tués chaque jour est en train de monter en flèche (une dizaine par jour, voir lien) et que l’adversaire a un carquois bien garni. Voilà une réalité brute qui s’ajoute aux incessants attentats, ces fruits amers d’une guerre civile encouragée par l’occupant. En permettant la création de milices chiites pour contrer la guérilla à dominante sunnite et à la coloration baasiste (l’omnipotent parti créé par Saddam Hussein), les stratèges du Pentagone poursuivaient deux buts complémentaires. Le premier était la partition de l’Irak en trois zones distinctes pour mieux gérer le pays occupé sur du long terme. Dans un deuxième temps, il s’agissait de soulager le contingent américain par une diversion sanglante et utile. Patatras ! Effectivement les milices chiites se sont coltinées les escouades sunnites mais il arrive fréquemment que les belligérants signent une drôle de trêve pour porter le glaive contre celui qu’ils rendent responsable du chaos fratricide, l’ennemi américain. Pire, les Chiites qui représentent la majorité des Irakiens et qui ont été opprimés par la minorité sunnite personnifiée par Saddam Hussein, se sont naturellement tournés vers l’autre grande nation chiite, l’Iran. Le piège irakien venait de refermer sa redoutable mâchoire.
 
Voilà les glorieuses troupes chargées d’instaurer la « démocratisation forcée » sous la menace directe d’une insurrection généralisée comprenant la guérilla sunnite, les milices chiites et la nouvelle armée irakienne de supplétifs (à dominante chiite) en cas de tension ou de coup de force contre cet Iran aux ambitions nucléaires. Véritablement ficelés par ce drôle de jeu mortel, les soudards de l’Empire qui prétendaient s’arroger une nouvelle colonie, se retrouvent aujourd’hui enfermés dans la nasse, incapables de stopper la guerre civile et l’insurrection et dans l’impossibilité de plier bagages en laissant le pays succomber à un embrasement général qui déstabiliserait toute la région. Autre effrayante perspective, celle d’un pari insensé et d’un baroud d’honneur funeste des « faucons » du Pentagone et de Tel-aviv qui décideraient d’une action militaire contre le pays de Mahmoud Ahmadinejad et ses installations nucléaires naissantes. Les militaires américains engagés dans l’Irak  voisine seraient alors en première ligne de front pour subir une riposte sanglante via les groupes armés irakiens chiites jusque là bridés par l’Iran. Piégés dans le bourbier mésopotamien, les troupes US restent donc dangereusement à la portée stratégique de l’Iran en cas de coup dur ou de dérapage total de l’Empereur qui n’en est plus à une bourde près. Son interprétation messianique de la géopolitique et les voix célestes qui l’intoxiquent en permanence n’arrangent pas les choses.
 
C’est sans doute pour lui rappeler que la réalité existe et qu’elle est mortifère pour l’Empire du Bien que l’ancien secrétaire d'Etat, James Baker, un proche de George Bush…père, vient de pondre un rapport plus ou moins explicite. Toutes les précautions oratoires et sémantiques sont de sortie pour ne pas dire au fiston qu’il a saccagé tous les plans et qu’il s’est mis dans un beau et sanglant bourbier. Pour éviter un « possible glissement du pays vers le chaos » (dixit) qui tranche avec ce « succès possible » qu’espère toujours Bush fils à force de prières vibrantes, les rapporteurs suggèrent un rapprochement avec la Syrie et l’Iran qui sont susceptibles d’envenimer encore la situation déjà catastrophique, tout en étudiant un scénario de retrait étalé des troupes (lien Libération – Reuters). Cela s’appelle une débâcle, une raclée monumentale et un ratage phénoménal mais le rapport se contente de prudentes incursions dans le monde réel pour dire que tout n’est pas si rose, n’en déplaise à l’ancien alcoolique.
Autre évidence que le rapport Baker a mis en lumière, la situation de la Palestine, un pays fantôme qui paye durement les errements stratégiques du Néron texan et qui alimente la dynamo de l’islamisme radical en continu. Impossible d’ignorer plus longtemps ce réel qui sonne à la porte, qui toque au carreau de la fenêtre et qui tambourine sur le toit. La litanie des soldats US tués et la récente victoire des Démocrates marquent la fin de la mystification et du déni acharné de la déliquescence impériale. Il est l’heure de se réveiller pour le faux mystique (mais vrai ignare) et ses acolytes. Les rêves d’empire et de goinfrerie sont sans doute durs à ravaler pour ces piteux stratèges et leur marionnette qui s’imaginaient inspirés par la main de Dieu et surtout par le pétrole rare. A peine la première bouchée avalée que le petit dernier s’étouffe déjà. Le festin promis est remis à plus tard si tout va bien… En attendant, il faut remettre un peu d’ordre dans le Nouvel ordre mondial, un vrai foutoir éclaboussé de sang et de pétrole. Pas convenable pour des gens civilisés…
 

 
 
Liens :
 
 
Bush gagne la guerre des mensonges (Libération – Reuters)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ressources du site :
 
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CC Jung

Publié dans L'Empire du Bien

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