Aldous Huxley, l'étonnant voyageur...

Publié le par cc jung in effect

On connaît surtout Aldous Huxley pour son prophétique ouvrage, « Le meilleur des mondes » et pour ses essais sur les drogues hallucinogènes comme la mescaline et le LSD (« Les portes de la perception », « Le ciel et l'enfer ») mais on sait moins que le puissant écrivain et essayiste s'est aussi illustré dans le récit de voyage, la poésie, la parapsychologie et la spiritualité (lien Wiki). La parution en poche de l'un de ses plus passionnants récits de voyage, le « Tour du monde d'un sceptique » (Editions Petite Bibliothèque Payot - Voyageurs - 7 euros), nous donne l'occasion de redécouvrir l'une des facettes méconnues de cet grand homme de lettres qui n'a pas fini de nous surprendre et de nous émerveiller.

 

 

Entre deux vagues chaudes et salées de Sanary et de Cassis, Omegalpha s'est plongé dans un chatoyant récit empli de mots, de paysages, d'anecdotes et de rencontres que la plume d'Huxley a fait remarquablement voyager dans le temps. Paru en 1926, le « Tour du monde d'un sceptique » est le type même de récit de voyage qui vous captive...en toute liberté. Embarqué dans cette aventure sépia et en pointillés sur une mappemonde, voilà notre lecteur en train de dévorer goulûment cet horizon de lignes plein de mirages en ignorant complètement le souple défilé des gazelles ensablées (« une promesse de félicité pneumatique » dirait Huxley) et la fraîche promesse de la Méditerranée. Bercé par les vagues et le bruit des baigneurs soudainement devenus l'écho naturel d'une quelconque cérémonie religieuse du côté de Bénarès ou d'un village côtier dans le Pacifique, on file bien vite avec Huxley d'une escale à une autre sans prendre même le temps de reprendre son souffle tant le propos est enlevé.

Cette chronique d'un long voyage effectué avec les moyens de transport de l'époque (train, voiture, paquebot, pirogue, coolies, pousse-pousse, pachyderme), vous amènera dans ces endroits qui font encore le bonheur des tours operator de nos jours tant ils semblent être d'éternels épicentres culturels et spirituels. Les palais hindous, les temples de l'Asie, les grandes métropoles indiennes et américaines, les fleuves majestueux, la Birmanie, Singapour, Manille, le Japon, Shanghaï et autant d'exotiques destinations sont des sources successives de ravissement, d'interrogation et de réflexion pour l'auteur qui ne se départit jamais d'un humour humaniste et d'une grande tolérance pour la différence qui fait la beauté de ce monde.

 

Figure emblématique de la littérature européenne, Aldous Huxley a su utiliser ici son immense culture occidentale et son don de l'écriture ciselée pour nous livrer un saisissant instantané de l'époque, de ce siècle naissant avec ses acteurs d'alors au comportement trop familier et ses paysages pas encore totalement façonnés par la lourde main de l'homme. Les décors qu'il sait parfaitement rendre en quelques touches magiques et sensitives par le biais d'une odeur, d'un horizon, d'une langueur ou d'une impression poétique, semblent habités par des personnages fragiles, résignés, fiers ou atypiques, des figures parfois ridicules ou décalées que l'auteur se garde bien de juger tant elles ressemblent parfois à des miroirs trop fidèles.

 

 

 



La permanence d'un élan vital qui fait avancer l'humanité

 

 

 

Truffé de sentences lumineuses et d'observations fines, le livre peut se concevoir comme une sensationnelle confrontation entre une superbe machine à penser et à ressentir et la luxuriance d'un monde et d'une humanité changeante mais récurrente, vieille et sans cesse renouvelée par les événements, le cours de l'histoire et la permanence d'un élan vital qui fait avancer l'humanité vaille que vaille. Pour tout ce qui concerne les aléas et péripéties du voyage, l'exotisme de ces civilisations pas encore touchées par la mondialisation à cette époque pas si lointaine et les splendeurs et misères entrevues entre deux passerelles ou juché sur le dos d'un éléphant à la démarche chaotique, la narration d'Huxley fait mouche tel un peintre orientaliste qui aurait remplacé le pinceau humide par la plume assoiffée d'images.

 

Mais l'étrangeté d'un récit réside parfois dans ce qu'il a d'inattendu. Certes, le dépaysement total est garanti par l'excellence de ce reporter des hommes et de l'âme des lieux mais ce sont les multiples réflexions qui naissent au détour d'une situation, d'une rencontre ou d'une observation distanciée qui étonnent encore. En érudit scrutateur de son temps, Aldous Huxley n'hésite jamais à jeter des passerelles intelligentes entre les civilisations qui se côtoient et se mélangent parfois pour dépasser l'état extatique ou critique de « touriste » consommateur de la diversité. Cette distance ironique qu'il conserve dans la moindre de ses réflexions et autres parallèles impromptus, fait de ce récit de voyage un véritable petit chef d'oeuvre épicé. On sera d'ailleurs parfois surpris par la texture des écrits du gentleman voyageur issu de l'élite la plus convenue tant ses prises de position peuvent paraître extrêmement progressistes pour l'époque (1926). De nos jours, on taxerait sans doute sa prose éclairée d'altermondialiste, ce qui est remarquable puisque le processus de décolonisation et d'émancipation des peuples dits « indigènes » n'était pas envisageable ou sérieusement envisagé à cette époque même si l'on croise déjà Ghandi et ses subversives idées lors de son périple en Inde.

 

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Plus :

 

Pour parfaire notre petite chronique, nous avons fortement souhaité mettre en ligne quelques extraits savoureux, instructifs ou représentatifs :

 

Le progrès par Huxley ou l'étrange impression de lire « 1984 » de George Orwell....

 

« (...) Le progrès de l'homme est venu de sa capacité d'organisation sociale. C'est seulement quand il est protégé contre toute agression par la société qui l'entoure, quand le travail organisé de la société l'a libéré de la nécessité de se procurer des vivres, autrement dit lorsque la société a atténué et en grande partie, aboli la lutte pour l'existence personnelle, que l'homme de valeur peut donner toute sa mesure.(...) »

 

 

La spiritualité de l'Inde est un échec social que le triste monde civilisé admire béatement...

 

« (...) Les admirateurs de l'Inde sont unanimes à louer la « spiritualité » hindoue. Je ne suis pas d'accord avec eux. A mon sens, la « spiritualité » (en fin de compte, simple affaire de climat) est pour les Indes la plus grande des calamités et la cause de tous leurs malheurs. C'est cette préoccupation des réalités « spirituelles », différentes des réalités historiques et immédiates de la vie ordinaire, qui a permis que des millions et des millions d'hommes et de femmes se contentent, pendant plusieurs siècles, d'un sort indigne d'êtres humains (...).

 

« (...) Si la civilisation occidentale laisse à désirer ce n'est pas parce que nous nous nous intéressons au monde tel qu'il est , mais parce que la majorité d'entre nous ne s'intéresse qu'à une infime partie de ce monde. Notre monde est immense, incroyablement varié et plus fantastique qu'aucune imagination ne pourrait le concevoir. Et pourtant la vie de la grande majorité des hommes et des femmes est, chez les peuples occidentaux, étroite, monotone et terne. [ ] Nos vies, par suite, sont vides et sans intérêt et nous n'en sommes, en général, que trop nettement conscients (...) »

 

Les gracieuses de Penang

 

« (...) Et quelle beauté ! Quel charme elles ont ! Leur visage est d'ivoire poli, leurs yeux, pour nous du moins, étrangement inexpressifs, éclairaient d'un noir brillant cette peau si pâle. Les charmantes et perverses créatures qui passent dans les tableaux de Marie Laurencin ont la même blancheur unie des joues et du front, le même regard d'oiseau, noir et brillant. Les longs cous fragiles des Chinoises, cela aussi est du Marie Laurencin, comme leurs mains exquises et fines. Mais les beautés de Marie Laurencin ont de longues jambes ert une grâce de mouvements dont ces charmantes Célestes sont tristement dépourvues. (...) La démarche des femmes chinoises est curieusement dépourvue de grâce. C'est un trottinement charmant et touchant dans son absurdité mais sans la moindre dignité (...) »

 

 

Une vision d'Amérique prophétique ou le capitalisme dévoreur de valeurs...

 

Notre voyageur a retranscrit (en 1926 !) ses impressions d'Amérique et les remarques qu'il a fait alors sonnent étrangement aujourd'hui puisqu'elles semblent d'une criante acuité et d'une étonnante actualité. Voilà assurément le signe que le constat était bon et que les mentalités n'ont guère évolué depuis en dépit des apparences de furieuse modernité. Ainsi, sa description du capitalisme en plein essor et les dégâts que son expansion devraient logiquement occasionner par la suite, tient de la prophétie spontanée matinée d'un solide sens de l'observation sociologique et de l'anticipation...

 

« (...) En Europe, l'ancienne échelle des valeurs existe encore, le fantôme tout du moins de la vielle hiérarchie demeure. Même si le riche parvenu méprise l'homme de science à cause de sa pauvreté, il éprouve quelque humilité en face à son savoir, de son intelligence et de son désintéressement. La technique du trompe-l'oeil, grâce à laquelle l'agent de change qui réussit peut paraître une occupation aussi estimable, aussi noble, que la recherche scientifique ou la création artistique, n'a pas encore été perfectionnée en Europe...(...). En attendant, à l'ouest de l'Atlantique, la falsification progressive des valeurs se poursuit régulièrement. Voici à peu près où ils en sont : on attache un grand prix à des choses et à des gens qui jusqu'ici n'en avaient peu. Mais dans certaines parties des Etats-Unis, les innombrables hommes nécessaires se disposent à faire un pas de plus. Non contents de s'attribuer à eux-mêmes la plus haute valeur possible, ils commencent à dénier toute valeur aux rares hommes non nécessaires; la majorité a des droits souverains. Ce que l'on tenait pour supérieur est déprécié. Les qualités mentales et morales, les occupations et les amusements du plus grand nombre sont considérés comme les meilleurs, les seuls tolérables. Les qualités et les occupations de la minorité sont condamnées. La stupidité, la crédulité, les affaires ont un prix inestimable. L'intelligence, l'indépendance, l'activité désintéressée - jadis admirées - sont en train de devenir des choses mauvaises qu'il faut détruire.(...) »

 

P.S : Notons, à titre anecdotique que la vision du monde d'Huxley s'est ensuite affinée encore et que son pessimisme latent est devenu prépondérant dans ses oeuvres phares comme en témoigne le formidable « Meilleur des mondes ». Dans les années 60, l'essayiste anglais déclara même : « Il y aura dès la prochaine génération, une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir »,

 

 

Liens :

 

 

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Aldous_Huxley (Wiki)

 

Tour du monde d'un sceptique (Jesting pilate, 1926)

 

 

See U

 

DJ CC Jung

Publié dans Des livres et Nous

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Françoise 03/02/2010 17:12


Merci pour cette présentation! Très beau travail!


cc jung in effect 11/02/2010 20:57


Merci pour le commentaire et les encouragements. Ce qui complique ici la tâche c'est le cruel manque de temps, il y a tellement de livres dont il faudrait parler, tellement de sujets et de
réactions à avoir mais le temps défile à une vitesse vertigineuse lorsque l'on est engagé sur plusieurs chemins qui se chevauchent pourtant. Vos encouragements sont salutaires pour remettre un peu
d'ordre dans le chaos constructif (la création ?). Décrivons d'abord le beau !


Crodoff 04/08/2008 11:55

De mon côté, je suis à la lecture de " la conjuration des imbéciles" de Toole. Quel roman jubilatoire, je pouffe de rire dans le train comme un demeuré.

cc jung in effect 04/08/2008 12:46


L'enfoiré à la casquette verte a encore frappé ! Crise de rire loufoque garantie 100 % sur facture comme dirait notre balayeur camé jusqu'aux yeux derrière ses lunettes. Un roman délicieux comme
les saucisses de Paradise Vendor avec des histoires de communises, d'autocars fous, de principes théologiques, de roue de la fortune, de bombe nucléaire, de cahiers Big chief, de parti politique
sodomite et la fameuse Myrna... Un livre qu'Omegalpha a bien du lire et relire une dizaine de fois tant il est jubilatoire avec ce O'Reilly qui est une absolue réussite. Très bon choix ! Et
dire que l'auteur...