L'option Benazir Bhutto : trop tôt et trop tard…

Publié le par cc jung in effect

A l’heure où le Pakistan sombre dans une des plus graves crises de son histoire du fait de l’assassinat de Benazir Bhutto (lien Libération), il convient de s’interroger à nouveau sur l’implication indirecte des USA dans cette tragédie. En choisissant de maintenir vaille que vaille Pervez Musharraf à la tête de ce pays à l’histoire tumultueuse, la diplomatie américaine s’était déjà complètement fourvoyée, une habitude tenace… Pire, en encourageant l’ancienne première ministre à revenir sur le devant de la scène politique en tant qu’opposante principale et en lui accordant un soutien on ne peut plus voyant, les déficients stratèges du Pentagone ont sans doute sacrifié inutilement le pion Bhutto. Le retour de l’exilée semblait alors ni plus ni moins, que la chronique d’une mort annoncée.
 
 
Largement honni par la majorité de sa population, écartelé entre les fractions extrémistes de son armée (services secrets compris) et les desiderata de son encombrant allié américain, Musharraf se retrouve encore une fois dans la bien inconfortable position du fakir : entre le marteau et le tapis de clous. Un tour de passe-passe que le bonhomme semble parfaitement maîtriser puisque le pays qu’il gouverne ressemble à un véritable panier de crabes. 

Petit retour en arrière pour comprendre l’imbroglio pakistanais… Ereinté par une opposition de plus en plus déterminée à user des derniers vestiges constitutionnels de la démocratie (les plus hauts magistrats du pays menaçaient d’invalider sa réélection, comment dire, ahurissante) et une vague de violence qui culminera avec l’assaut de la Mosquée rouge de Karachi (le 10 juillet dernier) puis l’instauration de l’état d’urgence (3 novembre au 16 décembre), l’ancien chef des armées a vu se compliquer encore la situation en acceptant de réintégrer dans le complexe jeu politique pakistanais, Benazir Bhutto. Soit, une opposante résolue à la junte militaire et au cénacle des généraux. Il s’agit là d’une idée saugrenue de ses mentors du Pentagone pour « recadrer » ce contorsionniste capable de signer une trêve avec les militants d’Al Quaida locaux lorsque son trône vacillait dangereusement (liens Le Grand soir – Questions critiques) tout en ménageant les redoutables services secrets pakistanais (ISI) qui arment ces Talibans qui combattent la coalition dans le pays voisin, en Afghanistan. Notons au passage cette très ironique information qui nous apprend que les Britanniques sont également accusés de négocier en ce moment même avec les mêmes Talibans pour éviter le pire à la Coalition (lien Figaro). Signe que la situation empire dans cet Afghanistan « libéré » au lendemain des attentats du 11 septembre par l’escouade US… Qu’ont-ils réussi finalement ces « néocons » ? Rien à part le pire.
 
En théorie donc, le nouveau plan impérial semblait affreusement simple… Les élections générales prévues le 8 janvier 2008, une grande parodie de démocratie comme à l’accoutumée sous l’égide impériale, devait entériner un nouvel organigramme tout droit sorti des cerveaux embrumés de la Maison Blanche à qui l’on doit la probante réussite de la campagne irakienne, de la guerre au Liban et du bourbier afghan… « Pour nombre d'observateurs les jeux étaient faits : à la tête de l'État pakistanais figureraient Pervez Musharraf, un président en civil, le général Ashfaq Kayani, un nouveau chef des armées pro-américain, et Benazir Bhutto, en chef de gouvernement garante d'un simulacre de démocratie à l'occidentale. » explique la correspondante du Figaro dans la région (lien Figaro « les islamistes et les cadres montrés du doigt »). Musharraf et ses alliés transformés en bibelots décoratifs d’une « nouvelle démocratie » cosmétique selon les vœux du Pentagone. On suppose l’enthousiasme des acteurs concernés.
 
 

Hidden agenda

 

Un avertissement douloureux pour cette première femme à avoir dirigé un pays musulman
 
 
Voilà une savante construction qui a peut-être fière allure dans un mémorandum pondu par les technocrates de Washington mais la fable de la communication impériale s’est à nouveau achevée dans un bain de sang, de fureur et de fumée, comme prévu par tous les analystes…compétents. Le jour de son « triomphal » retour au Pakistan (le 18 octobre dernier), la nouvelle icône de l’Empire avait eu droit à une drôle de cérémonie de bienvenue au pays natal puisqu’une attaque suicide avait été perpétrée contre son cortège faisant 139 morts parmi ses enthousiastes partisans. Un avertissement douloureux pour cette première femme à avoir dirigé un pays musulman (au poste de premier ministre de 1988 à 1990 puis de 1993 à 1996 - lien Wiki) sans laisser un souvenir impérissable. Ses deux mandats se sont en effet achevés de la pire des façons puisqu’elle a été démise de ses fonctions pour les mêmes motifs : corruption et abus de pouvoir… Exilée en Angleterre puis aux Emirats arabes unis, elle a pu réintégrer la scène politique à la faveur d’un décret dit de « réconciliation nationale » rédigé sur mesure pour absoudre l’ancienne première ministre et son affairiste de mari (Asif Alî Zadari). Un décret qui est en fait le fruit de longues tractations entre Washington, Musharraf et la dirigeante du PPP (parti socialiste pakistanais fondé par son père Zulfikar Alî Bhutto).
 
Voilà une étrange bouillabaisse quand même… Le président Musharraf, tiraillé entre le cartel des généraux qui tiennent le pays, une armée qui est un véritable état dans l’état et des fondamentalistes qui l’accusent d’être une marionnette des USA, a du accepter (contraint et forcé) un nouveau foyer d’opposition incarné par Bhutto. En somme, une tension supplémentaire ajoutée par la Maison Blanche dans un pays déjà transformé en étuve. La meilleure candidate de…Bush, ce si pratique symbole de la « démocratie » médiatique (une femme, un physique avenant, une empathie avérée pour l’Empire), a pris apparemment très au sérieux son rôle de composition en demandant la destitution du chef de l’Intelligence Bureau (IB) après l’attentat perpétré contre elle le jour de son arrivée au pays, en clamant que les généraux qui tirent les ficelles dans l’ombre sont « plus dangereux que les Talibans » tout en affirmant à qui voulait l’entendre, qu’elle autoriserait les troupes US à intervenir au Pakistan pour traquer Al Quaeda et ses filiales talibanes, une fois au pouvoir… (lien Figaro « les islamistes et les cadres montrés du doigt »).
 
 
Voilà toute une salve d’accusations et de menaces doublée d’une véritable provocation lorsque l’on évoque la possibilité d’une intervention des troupes US. De quoi se créer une ribambelle d’ennemis même si les avis divergent aujourd’hui sur les commanditaires de l’atroce attentat qui lui a ôté la vie (lien Figaro sur les militaires acoquinés aux islamistes et l’inévitable Al Quaeda – Nouvel Obs). A qui donc profite le crime ? A à peu près tout le monde à l’exception des membres de son parti… Voilà comment on sacrifie quelque part une des figures emblématiques de la politique pakistanaise : en jetant une poule piaillante au milieu d’une bande de loups affamés.     




Les brillants instigateurs du "renouveau démocratique" au Pakistan

 

 
 
Benazir Bhutto est morte du fait de lamentables élucubrations
 
 
Voici un triste calcul et une incapacité notoire des instigateurs de l’Empire à raisonner autrement qu’au travers du prisme d’une réalité qu’ils transfigurent avec virtuosité pour coller à leurs fantasmes intellectualisés. La réalité, c’est ce corps que des centaines de milliers de partisans effondrés ont accompagné en sa dernière demeure mais aucunement cette propre représentation du monde que l’Empire secrète en permanence. Une entreprise de formatage et de recyclage permanent du réel qui ne s’interrompt jamais tant la machine est puissante et efficiente. Benazir Bhutto est morte du fait de lamentables élucubrations et d’un plan stupide et irrémédiablement voué à l’échec ? Peu importe, le système impérial l’a déjà recyclé à toutes fins utiles. Le Figaro et tous les médias de l’Empire nous servent la fable frelatée du « martyre » de la démocratie avec des trémolos dans la voix et de « l’espoir envolé »  lyrique à souhait (liens Figaro). De quel espoir envolé s’agit-il réellement, celui de voir réussir un plan aussi médiocre ? La gentille colombe, la courageuse tigresse et la « Madone de la démocratie » (sic, lien Figaro) dézinguée par de méchants islamistes rétrogrades et fanatiques, soit un bien douloureux épilogue récupéré par les partisans de ce « choc des civilisations » qu’ils construisent effectivement chaque jour un peu plus via leur propagande sans faille. Cynique constat ? Pas plus que la tribune de notre ministre des affaires étrangères parue dans le même journal, de vraies larmes de crocodiles pour mieux vendre la soupe insipide. 
 
Après avoir agité la menace terroriste et islamiste, un rituel "néocons" ( « Mais ce serait aussi une menace pour le monde, celle du développement d'un sanctuaire du terrorisme dans un pays qui a dans ses mains la puissance nucléaire ») et le pathos de rigueur, voilà que notre as de la propagande atlantiste avance sournoisement son pion idéologique en assurant que la bonne réponse à ce carnage prévisible est…une meilleure coopération dans la « lutte antiterroriste » avec les... USA. Soit, une proximité accrue avec ceux-là mêmes qui sont largement responsables de ce fléau. Une plaie purulente qu’ils alimentent d’une manière ou d’une autre par leur brutalité, leur amateurisme et leurs expérimentations d’apprentis sorciers à un niveau mondial. Al Quaeda ? Une invention de la CIA... Les Talibans ? Une invention de la CIA et des services secrets pakistanais, il est bon de le rappeler… Le danger du nucléaire ? Si on évoquait cette hallucinante affaire des B'52 avec des ogives radioactives au dessus des USA... Mais notre homme profite allègrement de la funeste occasion pour vanter ad nauseam, la croisade impériale : « Quant à nous, Européens, nous devons prendre notre part du travail, ne pas faire comme si seuls les Américains étaient concernés. Le terrorisme, faut-il le répéter, c'est notre affaire à tous, de la Mauritanie au Pakistan, de l'Indonésie aux États-Unis, de l'Algérie à l'Espagne, au Royaume-Uni ou à la France. » (lien Figaro). Chapeau bas pour l’artiste atalantiste et une prière émue pour la défunte.
  
 

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Liens :
 
 
 
 
 
 
 
 
Jaffrelot : «Les militaires avaient intérêt à sa disparition» (Figaro)
 
 
 
 
 
 
 

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DJ CC Jung
 

Publié dans L'Empire du Bien

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Doff 04/01/2008 10:50

Je te souhaite une bonne année ! Avec l'espoir de lire plein de bons articles clairvoyant et sans concession comme tu sais si bien les écrire. La derriere citation du figaro, si je retrouve la page, je me torcherais bien le cul avec, c'est vraiment de la pure propagande pour gogo. Buttho buttée, c'est la 'démocratie moderne' qu'on assassine et blablabla... Quel circus pathétique quand on a compris le systeme... Je viens d'acheter 1984 d'orwell, une source d'inspiration pour certains, à coups sur...

cc jung in effect 04/01/2008 20:32

Bonne année à toi et à tous les lecteurs de ce modeste espace de réflexion ! Pour ce qui concerne le Figaro, j'ai arrêté momentanément de relever la somme d'inepties propagandistes, il y aurait trop à faire ! Un marchand de canons qui se fend d'un édito pour blablater et larmoyer sur toutes ces affreuses guerres qui déchirent le monde, sur ce monde qui serait meilleur sans les conflits sanguinaires et sur ce Sarkozy qui est un petit génie parce qu'il joue l'exemplaire VRP pour ses stocks d'armes et d'avions de guerre, on frôle le sublime dans cette farce ubuesque ! Quant à "1984", pas besoin de te dire combien je juge pertinent de lire et relire ce roman qui se voulait d'anticipation. Un cauchemar disait-on à l'époque...devenu une réalité. Je me demande encore à quel point l'auteur a vu juste ou les impasteurs s'en sont curieusement inspirés tellement le récit colle à l'actualité. C'est stupéfiant ! Je conseille également à nos amis lecteurs curieux, une vidéo diffusée sur ton blog en ce moment (voir liens des blogs amis 0-------------------)  "Comprendre" ). Très instructif...Pour le bédouin de Versailles, tel est pris qui croyait prendre, bien fait !  Les bouffons rivalisent et la cour des miracles applaudit !Pour Rama Yade (choisie sur...casting par le staff de l'UMP), c'est la Star acadanémique version bling bling et représentative, juste une image que les premiers frimas de ce quinquennat emporteront certainement... L'imposture à ce niveau est une illusion limitée dans le temps sauf pour le figurant principal. Hélas !